Loup Francart, La guerre du sens, Economica

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<Abstract>

Le sens de la guerre crée une guerre du sens par médias et opinions interposés. L’affrontement est autant psychologique que physique: la haine, le courage, le jusqu’au-boutisme, mais aussi la terreur, la tromperie, et le viol des esprits en constituent les moteurs. L’art de faire adhérer, de désinformer ou de tromper prend le pas sur l’art de manœuvrer les forces.

</Abstract>

<Sommaire>

<Chapitre 1>Sens de la guerre et guerre du sens</Chapitre 1>

<Chapitre 2>Un sens à batir et à communiquer</Chapitre 2>

<Chapitre 3>Les champs psychologiques</Chapitre 3>

<Chapitre 4>Audience-cibles, objectifs, modes et moyens d’action</Chapitre 4>

<Chapitre 5>La communication et l’acquisition de la conviction</Chapitre 5>

<Chapitre 6>La communication: suggestion, persuasion et obédience</Chapitre 6>

<Chapitre 7>La mystification</Chapitre 7>

<Chapitre 8>L’aliénation et la lutte contre l’aliénation</Chapitre 8>

<Chapitre 9>Les domaines d’action sur le théatre des opérations</Chapitre 9>

</Sommaire>

<Auteur>

Le général (2S) Loup Francart est directeur de recherche à l’institut de Relations Internationales et Stratégiques. Il a auparavant travaillé, au sein de l’état-major de l’armée de Terre, à l’élaboration de la doctrine d’emploi des forces dans le nouveau contexte stratégique et a publié en 1999 Maîtriser la violence, proposant une alternative à la pensée militaire américaine devenue omniprésente. Ces deux livres cosntituent les prémices d’une vision stratégique européenne qu’il est urgent de développer.

</Auteur>

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10 commentaires on “Loup Francart, La guerre du sens, Economica

  1. Sens de la guerre et guerre du sens.

    La question du sens est une des interrogations majeures du passage dans le nouveau millénaire. La question philosophique du sens de la vie et des sociétés se prolonge par la question stratégique du sens des conflits et de l’engagement des forces armées.

  2. Sens de la guerre et guerre du sens.

    Jean Piaget: « On ne saurait retenir aucune distinction de nature entre ce que l’on appelle souvent les sciences sociales et les sciences humaines, car il est évident que les phénomènes sociaux dépendent de tous les caractères de l’homme, y compris les processus psychophysiologique et que réciproquement, les sciences humaines sont toutes sociales par l’un ou l’autre de leurs aspects.

  3. un sens à bâtir et à communiquer.

    Cette qualification de l’action s’articule autour de trois pôles:
    – le sens signifiant de l’action qui comprend un sens de référence dérivant des fondements de l’action, un sens institutionnel découlant des finalités recherchées, et un sens normatif constitué par les règles dans lesquelles s’inscrit l’action;
    – le sens significatif qui englobe l’action elle-même (et ses effets) en tant que signe en soi, sans oublier que chaque action ne prend son véritable sens que dans un ensemble d’actions cohérent ;
    – le sens signifié qui inclut toutes les perceptions de l’action et les conséquences que ces perceptions vont entraîner.
    ————————————————————————
    sens signifiant => la cohérence
    v
    v
    sens significatif => la performance
    v
    v
    sens signifié => la pertinence
    v
    responsabilité
    v
    sens signifiant
    ————————————————————————

    Mais le sens d’une action renvoie également à la notion de responsabilité. Celle-ci se définit en effet comme obligation de répondre de ses actes, d’en rendre compte et d’en assumer les conséquences. On peut distinguer une responsabilité sociale ou objective d’une responsabilité personnelle, morale ou subjective.

    Il y a un effet rétroactif entre action et sanctions possibles, celles-ci devenant du même coup une contrainte légitime et donc un facteur des fondements de l’action.

  4. Un sens à bâtir et à communiquer

    Les valeurs sont aussi représentations. Elles symbolisent les fondements du groupe, de la communauté et plus largement de la société. Le « monde en commun » n’existe que par le partage des valeurs qui sont autant de signes de reconnaissance.
    ————————————————————————
    Les valeurs:
    Valeurs éthiques:
    le bien, le bon, le vrai, le juste
    Valeur humanitaires:
    les droits de l’homme, la justice, la solidarité,la responsabilité, la tolérance, le respect des différences, la santé;
    Valeurs communautaires:
    le respect des civilisations et des cultures, l’histoire commune, le territoire commun, l’égalité des races et des éthnies;
    Valeurs internationales:
    la notion de nation et souveraineté, droit des peuples à disposer d’eux mêmes;
    Valeurs sociales et politiques:
    le droit, l’ordre, la justice, le progrès, la liberté, la démocratie, le pluralisme
    Valeurs économiques:
    la propriété, le travail, l’échange de biens.
    ————————————————————————

    Le général Poirier donne du projet politique la définition suivante:
    « Je nomme projet politique un ensemble cohérent et ordonné de fins générales définies par la spéculation théorique après une critique empirique ou systématique, de l’ordre établi. Fins assignées à l’entreprise collective chargée de modifier l’état des choses, existant ou prévisible, dans les domaines choisis de l’activité humaine. Traduisant la catégorie de la pensée politique qu’est la finalité de l’action, le projet définit et formule donc le bien commun du groupe, pour une période déterminée, en accord avec le modèle d’homme et de civilisation posé comme référence et visées suprêmes. »
    ————————————————————————

    L’infosphère:
    s’informer
    v
    v
    former la décision
    v
    v
    transformer la situation en décision
    v
    v
    formaliser la décision
    v v
    v v
    communication action
    champs psychologique champs physique

    ————————————————————————

    Talcott Parsons, Professeur à l’université d’Harvard, donne des outils de compréhension de ces aspects de l’action.
    Pour lui tout système social doit, pour exister et se maintenir répondre à quatre impératifs fonctionnels: la poursuite de buts (goal attainment), l’adaptation au milieu environnant, l’intégration des membres dans le système social, la stabilité normative ou latente (pattern maintenance). Par ailleurs, toute action résulte, toujours selon Parsons, d’un choix entre cinq alternatives fondamentales auxquelles il a donné le nom de pattern variables: affectivité ou neutralité affective (contrôle des impulsions); universalisme (critère généraux de jugement) ou particularisme ; qualité ou performance; orientation vers le moi ou orientation vers la collectivité, spécificité ou diffusion.

  5. Un sens à bâtir et à communiquer

    Pour un décideur, se conduire rationnellement, c’est donc prendre une décision à bon escient et pertinente ; c’est à dire correctement éclairée sur les conséquences immédiates et à terme de sa décision.
    Tous les régimes autocratiques utilisent la guerre, la crise ou la menace extérieure, pour faire face à la montée d’embarras intérieurs: contestations, revendications ethniques, difficultés économiques, etc. Ce fut le cas pour la guerre des Malouines, la guerre du Golfe et bien d’autres crises.

    Le sens causal
    L’explication spatiale correspond le mieux au cas des opérations militaires classiques. Elle met en évidence les relations de position et, comme elle a également un caractère quantitatif, elle permet de saisir les rapports de force. L’explication causale reste la plus recherchée. Elle donne l’impression de pouvoir maîtriser la situation. En effet connaître la cause d »un phénomène ou d’un évènement donne l’impression de le comprendre, c’est à dire d’être capable d’en reproduire la description mentalement depuis son commencement. La cause est en soi l’explication.

    On peut faire le parallèle entre raisonnement spatial, respectivement causal et raisonnement sur une carte (topographie, géopolitique), respectivement raisonnement à partir d’arbres de décision (théorie des jeux)

    Le sens émergent
    Pour Thayer (1990), l’entreprise de la connaissance repose sur la collaboration. Connaître, c’est être en mesure de parler de quelque chose d’une façon que les autres peuvent comprendre, c’est à dire d’une façon qui soit intelligible (par d’autres). Connaître, c’est être en mesure d’interpréter ce dont les autres parlent.

    L’ambiguïté du couple démocratie -actions dans les champs psychologiques

    La démocratie suppose et nourrit la diversité des intérêts et groupes sociaux ainsi que la diversité des idées, ce qui signifie qu’elle doit non pas imposer la dictature de la majorité, mais reconnaitre le droit à l’existence et à l’expression des minorités et protestataires, et permettre l’expression des idées hérétiques et déviantes. Elle a besoin de consensus sur le respect des institutions et règles démocratiques, et elle a en même temps besoin de conflits d’idées et d’opinions qui lui donnent sa vitalité et sa productivité. Mais la vitalité et la productivité des conflits ne peuvent advenir que dans l’obéissance à la règle démocratique, qui régule les antagonismes en remplaçant les batailles physiques par des batailles d’idées, et détermine, via débats et élections, leur vainqueur provisoire.
    Ainsi la démocratie, qui exige à la fois consensus et conflictualité, est bien plus encore que l’exercice de la souveraineté du peuple. C’est un système complexe d’organisation et de civilisation politiques qui nourrit (en s’en nourrissant) l’autonomie d’esprit des individus, leur liberté d’opinion et d’expression, et l’idéal trinitaire Liberté, Egalité, Fraternité.

    Cette définition de la démocratie, d’après souvenir, s’applique très bien un monde clos, éthnocentrique obéissant à la règle de la démocratie: le bloc occidental de la guerre froide. Il lui manque des mécanismes d’autodéfense, voir de prosélytisme. A la lumière de la théorie des jeux une philosophie, une religion de la démocratie n’est pérenne que si l’état auquel aboutit l’observance de la règle est stable, c’est à dire qu’on ne peut pas améliorer son bien être en déviant de la règle. A la lumière d’une vision systémique, voir taoïste, qui ne sépare ni le plan physique du plan spirituel, ni les champs politiques des champs économiques, il manque à cette définition de la démocratie un objectif d’élévation de l’Homme dans la sphère terrestre à la fois sur les plans physiques, spirituels, économiques, …, seul le plan politique étant considéré.

  6. Les champs psychologiques

    Le Soi social
    En fait, et les pyschologues l’ont clairement mis en évidence, on ne peut penser la personne dans toutes ses dimensions indépendamment de ses relations sociales. Le Soi social correspond à la fois aux différentes perceptions que cette personne a de chacun de ces individus. Le soi est donc fortement influencé par les facteurs sociaux et l’étude du « Soi social » est un élément essentiel pour comprendre attitude et comportement.

    Les motivations


    Les normes et les conditions du changement

    L’analyse des trois types de position vis-à-vis de ces normes va permettre de comprendre leur importance lorsqu’il faut agir dans les champs psychologiques, faire évoluer la représentation que certaines communautés ont des autres parties en présence et des actions entreprises sur le théâtre d’opération. La plus grande partie des membres d’une collectivité donnée adopte une position de conformité de jugement, d’imitation des modèles proposés et de soumissions à l’autorité. D’autres membres de la collectivité se regroupent et manifestent leur identité par une attitude non conformiste, se créant le plus souvent de nouvelles normes. Quelques individus, le plus souvent isolés et dotés d’une forte personnalité, choisissent une position d’autonomie et d’indépendance. Ce sont généralement eux qui, patiemment, font évoluer les normes du reste de la collectivité, s’ils ne s’en font pas exclure.
    Léon Festinger, dans sa théorie de la « dissonance cognitive », révèle qu’une information contradictoire avec notre système de représentation introduit un état de malaise et d’inquiétude, c’est à dire une dissonance à résoudre. Il faut alors soit changer notre système de coyance ou d’opinions, soit réinterpréter différemment l’information contradictoire (sans changer le système de croyance). Pour réduire la dissonance, les collectivités peuvent ainsi mettre au point des arguments de réinterprétation très manichéens. C’est le cas de tous les systèmes politiques utilisant la propagande comme pouvoir d’influence sur les populations (par exemple, diabolisation des adversaires).

  7. Les champs psychologiques

    L’opinion publique et la communication de masse
    Les strates de la formation de l’opinion:
    ————————————————————————

    Top
    Décideurs
    V
    Leaders d’opinion
    V
    Médias
    V
    Instigateur d’opinion
    V
    Groupes primaires
    ————————————————————————

    G. Gerbner a décrit les communicateurs ou professionnels des médias comme des acteurs vivant sous une tension constante: ils subissent à la fois des pressions personnelles, professionnelles et sociales.

    La mise en place d’un média propre à une force d’intervention ne peut être qu’une solution provisoire et à court terme. La restauration ou l’instauration d’une concurrence médiatique et le rétablissement du débat d’opinion restent l’objectif à atteindre. Il est évident que le contexte culturel, les habitudes sociales et les représentations des communautés doivent être pris en compte dans un tel processus. Certaines cultures ne sont pas forcément favorables à l’instauration d’un débat d’opinion qui leur semble plus un facteur de troubles qu’un moyen de restaurer l’unité.

  8. Chapitre 4

    Il existe trois modes d’actions dans les champs psychologiques:
    La communication, avec toutes les nuances d’action qu’elle comporte de nos jours.
    La mystification qui a toujours fait partie de l’art de la guerre
    L’aliénation, qui malgré la fin de la lutte idéologique dérivant de la lutte des classes, restent toujours une constante des affrontements entre les hommes.

  9. Chapitre 5, la communication et l’ acquisition de la conviction

    2. L’information

    Pour Dominique Wolton, « il n’y a pas d’information sans interprétation de la réalité. L’information ne peut avoir la prétention d’enfermer le citoyen dans une objectivité insoutenable qui laisserait le choix entre être d’accord et ne pas être d’accord ». Il insiste sur le fait que le problème de fond de l’information est lié au rapport de confiance qui existe entre le communicateur et son auditoire. Selon lui, il n’existe pas de presse libre sans confiance du public, pas de véritable information sans confiance de l’auditoire. La crédibilité de l’information est liée à cette confiance qu’il faut instaurer.
    La communication informationnelle est donc une communication qui commence par la relation. Elle ne peut être désincarnée, sans émotion, sans opinion, sans véritable implication avec l’évènement. Mais elle doit le reconnaître, le faire comprendre, faire ressortir la connivence entre celui qui l’informe et l’évènement lui-même.

  10. Chapitre 6, la communication: suggestion, persuasion et obédience

    2. La théorie de la dissonnance cognitive
    Cette théorie mise en évidence par Léon Festinger s’appuie sur des constatations assez simples:

    – Nous ne pouvons pas faire une chose et son contraire en même temps.
    – certains de nos actes sont problématiques, car nous savons qu’ils contredisent nos attitudes et motivations habituelles.

    – dans certaines circonstances, réaliser ou accepter de réaliser un acte problématique nous met dans un état de tension désagréable, dit « état de dissonance » qu’il nous faut réduire.
    – Généralement, la méthode la plus commode pour réduire cet état de tension est encore de supprimer, réduire, ou diminuer l’importance des cognitions, et notamment de la cognition qui aurait impliqué le comportement contraire à celui qu’on doit réaliser. C’est le processus de rationnalisation.
    – Quand cette rationalisation est impossible, le processus de réduction de l’état de dissonance prend d’autres chemins, comme la trivialisation (contestation de l’importance de l’acte par dérision)
    – les processus de changements cognitifs sont, en amplitude, proportionnels à l’état de tension.

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